30/12/2005

Catégorie une à cinq étoiles



C’est par extrapolation qu’on a souvent prétendu que les caravansérails avaient été érigés à quelque 30 km les uns des autres, c’est-à-dire à la distance moyenne que franchissait dans la journée une caravane chargée. En fait, ils sont souvent plus proches ainsi qu’on s’en aperçoit en parcourant l’Ulu yol qui en présente un si étonnant chapelet qu’on a pu la nommer la route des caravansérails : Öresün n’est, par exemple, distant que de 6 m d’Agzikara et de 12 km d’Alay. La route moderne suit l’Ulu yol de Konya jusqu’à Nevsehir, puis s’en écarte : la piste médiévale coupait sur Avanos et Kayseri, évitant ainsi la région de Göreme et d’Urgüp par où passait au contraire la route byzantine. À droite ou à gauche, les ruines se succèdent. C’est d’abord, à quelque 20 km de Konya, le Sa’d al-din Han (Zazadin en langue populaire) de 1236, un bon échantillon du genre bien qu’il soit mal proportionné, puis, à 40 km, de maigres vestiges d’un han dans le village d’Akbas, à 70 km Öbrük, très ruiné, conserve de réelles beautés. À 105 km, le Sultan Han (1229) remis à neuf ne doit pas être confondu avec son homonyme édifié à l’est de Kayseri, lui-même distant de 52 km d’Aksaray. Passée cette ville, à 15 km, Agzikara han (1231-1237) reste un authentique chef-d’œuvre, à 21 km, Öresün (1270) a souffert, mais mérite une visite pour l’originalité de son plan, à 35 km, s’élève Alay, un des premiers han impériaux. Il ne s’en trouve plus ensuite avant Avanos, mais à 5 km du bourg, on peut visiter Sari han (1241), le « caravansérail jaune », remarquable bien que peu visité, souffrant peut-être de la proximité des magasins d’onyx. C’est dommage. Les Turcs, en s’installant en Asie Mineure, ne conservèrent ni la route ni le char de l’Antiquité romaine. Ils abandonnèrent les voitures à hautes roues qu’ils employaient dans les steppes, notamment dans celles de l’actuelle Russie méridionale, et se rallièrent au système musulman de la caravane. Leurs chameaux provenaient d’un croisement savant et ancien entre le dromadaire (chameau à une bosse) et le bactrien (chameau à deux bosses), animaux parfaitement adaptés aux conditions géographiques locales, mais lents et relativement peu aptes à porter de grosses charges, le maximum étant de 100 à 150 kg. Nerveux, assez difficiles à manier, ils étaient groupés en petites unités de sept (un katar) que guidait en général un âne : j’ai encore observé la survivance de cette mode chez les derniers nomades de Turquie il y a une ou deux décennies. Un katar transportait seulement une tonne de marchandise entre Konya et la frontière byzantine en une quinzaine de jours. Aussi était-il important pour le caravanier et son commanditaire de réduire au minimum indispensable les charges des animaux : tout bagage tel que tente, ustensiles de campement et ravitaillement devait être exclu. Cette nécessité explique largement celle d’établir des gîtes d’étape où l’on pouvait trouver à la fois abri et nourriture : les fondateurs furent les souverains qui bâtirent naturellement les plus vastes et les plus riches (il en subsiste huit payés par eux, dont les deux Sultan Han), les ministres comme Karatay, Sahib Ata, Sa’d-al-din Köpek, des gouverneurs de province, des femmes, de riches particuliers (ainsi un médecin) et peut-être, si les conclusions de certaines de mes recherches sont exactes, des collectivités tribales ou professionnelles. Naturellement les plus modestes n’offraient que peu de ressources, ainsi que le font nos petits hôtels d’aujourd’hui, mais les plus orgueilleux, tels nos établissements dotés de cinq étoiles, étaient à même de dispenser tout ce que les clients pouvaient attendre. Ils offraient naturellement des chambres collectives (et aussi sans doute individuelles), des écuries, des entrepôts, des boutiques, des centres vétérinaires et médicaux, des bureaux pour l’administration, un oratoire (petite mosquée), des bains, voire une bibliothèque. Parfaitement sûrs, ils étaient solidement construits en grosses pierres bien appareillées, soigneusement clos et, bien qu’ils ne possédassent aucun organe purement défensif – ni tour ni bastion et rarement un crénelage , l’histoire prouve qu’ils étaient presque imprenables : on verra un han proche d’Aksaray résister victorieusement pendant deux mois, au début du XIVe siècle, au siège mené par vingt mille Mongols. Aux alentours, dans des villages, vivaient le personnel et les artisans qu’exigeait leur entretien. Les voyageurs séjournant dans les caravansérails n’étaient pas tant des clients que des hôtes. On pouvait y demeurer pendant trois jours, de quelque origine et de quelque confession que l’on fût, sans bourse délier. La fondation prévoyait, comme pour tous les biens de mainmorte, mosquées ou medrese (écoles supérieures), des ressources pour assurer leur fonctionnement gracieux et répondre ainsi aux traditions de l’hospitalité orientale. On pouvait donc s’y reposer si nécessaire, y attendre un client en retard, négocier sur place sa marchandise.

 

1seldjouk

 


14:29 Écrit par uchisarpension | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.