07/12/2005

 La beauté de la pierre



D’autres han moins riches se composent exclusivement soit d’une salle couverte, soit de bâtiments groupés autour de la cour, mais là encore je ne crois pas au vu des dates que ces ensembles, en somme incomplets, aient pu être à l’origine des han doubles, en apparence faits par la juxtaposition en un seul complexe de deux monuments séparés. Ajoutons que quelques édifices n’obéissent à aucun de ces plans ; ainsi certains ne comportent qu’une salle unique oblongue, divisée par une cloison pour réserver un petit emplacement à la mosquée. Vus de l’extérieur et surtout de loin, les grands caravansérails semblent ramper sur la terre, lourds et dans élan, malgré la petite coupole sur haut pendentif polygonal située sur la nef principale ; ils semblent arrimés au sol par les contreforts épais qui scandent leurs murs. Trop longs, ils manquent d’élévation : ainsi le Sultan Han s’étend sur 116 m pour une hauteur de 7,50 m. Les plus petits, dont le corps par suite s’allonge moins, ont une meilleure silhouette. Leur beauté première réside dans le porche (ou les porches) s’il s’agit de han doubles, extrêmement variés malgré le recours à la voûte en stalactites ou nids d’abeilles (muqarnas) ; ils se détachent vigoureusement sur la façade et font usage de toutes les ressources de l’art décoratif sculpté, y compris parfois de figures animales, voire humaines (Karatay Han). Remarquables aussi sont les sculptures des mosquées, surtout de celles qui sont surélevées au centre de la cour. Sous ce rapport, les deux grands bandeaux dragoniformes du Sultan Han de Kayseri méritent une mention spéciale. Enfin les arcatures qui bordent la cour, parfois interrompues par des iwans (salles en berceau brisé fermées de trois côtés et béantes sur le quatrième) sont souvent magistrales : quelques protomes de lions les décoraient parfois, mêlés à des figures de brebis, de dragons et d’animaux composites sur les gargouilles, dont bien peu malheureusement restent en place. Ce qui donne aux han leur plus grande valeur esthétique, ce sont les nefs de la partie couverte : un peu sombres, éclairées seulement par d’étroites meurtrières et par la petite coupole, elles sont d’une pureté extraordinaire. Ici, nul décor, ou alors si mesuré qu’il vaut mieux ne pas en parler : des pierres de taille, splendidement appareillées, forment de fortes piles qui supportent une voûte en berceau brisé avec arcs doubleaux. La faible élévation des collatéraux, qui peut paraître oppressante, mais ménage de majestueuses perspectives et crée une atmosphère douce et paisible, presque recueillie, contribue, par contraste, à donner à la nef centrale une envolée que l’on ne supposait pas avant d’y entrer bien qu’elle n’ait en soi rien de considérable. Tout y est puissance, équilibre et sereine majesté. On semble aux antipodes des arts de l’islam classique, qu’on représente souvent avec une profusion de décor menu et coloré et une architecture négligée, faite essentiellement pour supporter la parure. Il est sans doute surprenant de constater que le rapport entre la longueur de la nef axiale et sa hauteur est de l’ordre de 3,5 ou 3 pour 1, ce qui correspond au rapport que l’on a dans de nombreux monuments occidentaux (ainsi à Vézelay). En revanche, le rapport entre la longueur de la nef et sa largeur, lui aussi constant, de 8 à 1 (par exemple 50 mètres x 6 ou 39 x 4,5) apparaît très supérieur à ce qu’il est dans une basilique antique ou dans une église médiévale d’Europe. Cela n’est pas sans contribuer à donner cette illusion de l’envolée dont je parlais. Ce volume qui ne nous est pas entièrement familier, stimule l’émoi artistique. Il n’empêche qu’on se sent tout de même dans un univers connu, celui de l’art médiéval occidental et l’on songe irrésistiblement à quelque construction cistercienne. Les caravansérails seldjoukides n’ont pas la complicité ni l’ampleur de leurs homologues que construiront les Ottomans et dont on peut voir un très bel exemple en Cappadoce, datant de 1660, près d’Incesu, à mi-chemin entre Kayseri et Göreme, mais ils ont infiniment plus d’âme et de véritable grandeur. Ce royaume turc musulman des Seldjoukides de Rum, de Konya ou d’Asie Mineure qui apparut, notamment aux Croisés, comme une incarnation menaçante de l’islam, n’accordait pas son premier soin aux mosquées, alors que celles-ci sont toujours les monuments les plus représentatifs dans le monde musulman, mais aux écoles, les madrasas ou, si l’on parle turc, les medrese, et plus encore, infiniment plus, à ce que j’ai pu nommer, il y a déjà longtemps, les basiliques du commerce, les han.

1seldjouk

 






14:16 Écrit par uchisarpension | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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