27/10/2005

Le grand vizir Nizam al-Mulk, un mécène épris de justice et de science






L’œuvre de Malik chah se veut de paix et d’organisation. Il a pour le servir un homme admirable, un Iranien de grand talent, Nizam al-Mulk (1018-1092) qui avait déjà été premier ministre de son père et à qui l’on doit un classique de la littérature, son Traité de gouvernement, ou Livre de politique, le Siyaset name. Ce grand vizir iranise les Turcs, fait du persan leur langue de culture et cherche à les rendre bons musulmans. Tâche ardue que cette dernière, bien que ceux-ci soient peu nombreux ! S’ils occupent certes des postes importants, leurs hommes se cantonnent dans certaines régions du pays, au sud dans le Zagros et le Fars où ils sont les ancêtres des actuels Kachgaïs, au Caucase et à ses pieds où, lentement, ils assimilent les populations appelées à devenir au XVe siècle les Azeris. Les guerres n’ont que peu affecté l’économie. L’agriculture est moins prospère et maints indigènes sédentarisés sont retournés au nomadisme, mais les villes sont florissantes. On y travaille beaucoup, on y construit d’abondance des mosquées, des tombeaux, des madrasa… Si les sanctuaires de Gulpaigan (vers 115), de Zaware (1135-36), d’Ardestan (1160-62) montrent de grandes beautés, le chef-d’œuvre de l’architecture religieuse est la Grande Mosquée d’Ispahan, le monument sans doute le plus représentatif du génie iranien. C’est un édifice de fondation abbasside (Xe siècle) à nefs parallèles complètement transformé par l’insertion au cœur de la salle de prière d’une pièce carrée sous coupole précédée d’une haute voûte en berceau brisée béante sur la cour, l’iwan, puis en un second temps, par l’adjonction d’un vaste corps de bâtiments à quatre iwans formant croix, copie pure et simple des toutes récentes madrasa. À l’opposé de la salle de prière, non dans l’axe, une petite pièce qui servait sans doute de salon de repos au souverain, Kunbad e-Karki, est revêtue d’une coupole moins imposante que la première, mais d’une beauté égale, voire supérieure encore s’il se peut (1086). Autre innovation appelée à une longue postérité, le porche monumental de l’édifice est flanqué de deux minarets jumeaux cylindriques. La fondation des madrasa, écoles supérieures de théologie, puis de toutes les sciences, est l’œuvre la plus importante de Nizam al-Mulk qui entend lutter contre le chiisme par la divulgation des connaissances. Pendant longtemps, on a pensé que c’était lui qui les avait imaginées. On sait maintenant qu’elles existaient bel et bien avant lui en Iran oriental, dont il était originaire et qu’il les a seulement empruntées. Son grand mérite a été de les introduire dans une région qui n’en possédait pas encore, de les multiplier et d’y attirer de grands maîtres. L’un des premiers à y avoir enseigné, en 1085, est le célèbre Al-Ghazzali (1058-1111), ennemi de la philosophie grecque, mais penseur de génie. Mécène dans l’âme, épris de science, Nizam al-Mulk sut découvrir et patronner maintes personnalités éminentes comme Omar Khayyam, mort en 1122, que nous connaissons surtout comme poète depuis que Fitzgerald traduisit ses œuvres en anglais en 1859, mais qui de son vivant, devait sa réputation à la science. Les madrasa seldjoukides, dont il reste peu de vestiges architecturaux, connurent un succès foudroyant et se répandirent dans tout le monde de l’islam jusqu’au Maroc. Dans presque tous les domaines, bien que de manière moins spectaculaire, l’œuvre du grand vizir et des Seldjoukides se révèle aussi remarquable. L’industrie et les arts mineurs connaissent une belle prospérité. Verres émaillés, bronzes, parfois en ronde-bosse zoomorphes, céramiques de revêtement à reflets métalliques ou peintes comme des miniatures, ont parfois subi l’influence et de l’art chinois et de celui des steppes.
Jean Paul Roux

1seldjouk

 




17:05 Écrit par uchisarpension | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

18/10/2005

Le déclin

L’ordre règne dans l’empire, peut-être de façon un peu dictatoriale, mais avec un sens aigu de la justice. Nizam al-Mulk ne fait-il pas sienne cette sentence dont il ne cite pas l’auteur : « Le monde peut vivre dans l’incroyance, mais pas dans l’injustice » ? Il finit pourtant mal. Ni lui ni l’armée de ses maîtres n’ont pu abattre la secte des ismaéliens, les haschichin, les « assassins » ou fumeurs de hachisch. Il n’a jamais pu obtenir la création de ce grand service de renseignements qu’il souhaitait tant. C’est en vain qu’il a attaqué les commensaux de la cour et les femmes turques, trop libres, trop influentes à ses yeux, qui se mêlent de tout de façon désastreuse et dont il eût fallu faire « tout le contraire de ce qu’elles proposaient ». Il a trop d’ennemis. Il meurt assassiné en 1092, on ne sait pas bien par qui, et il est aussitôt unanimement regretté. Un an après lui, Malik chah disparaît à son tour. Ce n’est pas la fin des Grands Seldjoukides, mais des Seldjoukides qui méritèrent d’être nommés grands. Les quatre fils du souverain se disputent le trône et s’y succèdent. Quand le dernier, Sandjar (1118-1157), peut rétablir son autorité, il est trop tard, d’autant plus qu’une nouvelle puissance se lève à l’Orient, celle, bouddhiste et sinisée, des Kara Khitaï (1130). En 1141, les Turcs subissent une sévère défaite à Katwan. Des révoltes éclatent ; les incursions des nomades se multiplient. Sandjar meurt épuisé par les efforts qu’il a dû déployer. Il est enterré dans un superbe mausolée à Merv, un monument qui n’a rien à voir avec ces innombrables tours funéraires qu’on élève alors en Iran, le prototype, avant le mausolée du Mongol Oldjaitu, des palais funéraires qui seront plus tard élevés pour les grands. Il n’y a plus qu’anarchie dans ce qui a été l’empire des Grands Seldjoukides. Seuls les Ayyubides, issus de Saladin, font encore bonne figure au Proche-Orient. En 1194, le chah du Khwarezm, un Turc dont la destinée a été soigneusement préparée par des siècles de patience, jugeant qu’il fallait reconstituer l’Empire iranien moribond, se lance à l’assaut, enlève Rei et Hamadan et met fin à ce qu’il reste de la dynastie – guère plus qu’un nom. Vingt-cinq ans seulement avant que ne tombe sur lui les hordes de Gengis Khan.

Jean Paul Roux

1seldjouk

 

04:50 Écrit par uchisarpension | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |